stabilité
Le président de la junte de Guinée, le colonel Mamady Doumbouya, au centre, après une réunion avec une délégation de la CEDEAO à Conakry, en Guinée, le 10 septembre 2021 (photo AP de Sunday Alamba).

Au cours des dix dernières années, les États-Unis et d’autres acteurs internationaux ont privilégié une forme de stabilité étroitement définie par rapport à la responsabilité démocratique dans leur engagement diplomatique, de développement et de sécurité en Afrique de l’Ouest. Le seul problème est que cette approche ne fonctionne pas. Les pays d’Afrique de l’Ouest ne jouissent ni de la stabilité recherchée par leurs partenaires internationaux, ni de la démocratie souhaitée par leurs citoyens.

Pourquoi, alors, les États-Unis et le reste de la « communauté internationale » ne veulent-ils pas ou ne peuvent-ils pas corriger le cap de leur engagement en Afrique de l’Ouest ?

Pour commencer à répondre à cette question, un peu de contexte historique est nécessaire. À partir des années 1980, des pays africains allant du Zimbabwe et de la Namibie à l’Afrique du Sud et au Sénégal ont connu des mouvements perceptibles, bien que sporadiques, vers un régime démocratique. Ce vent de changement n’a sans doute été ressenti nulle part de manière aussi aiguë qu’en Afrique de l’Ouest dans les années 1990, où de nombreux pays – dont le Cap-Vert, le Mali, la Guinée, la Guinée-Bissau, la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Bénin, le Nigeria et le Niger – ont organisé des élections multipartites pour remplacer des régimes militaires ou des dirigeants de longue date élus par un seul parti, avec plus ou moins de succès.

La vague de démocratisation de l’Afrique a coïncidé avec la décision de la Banque mondiale d’élargir son programme de gestion du secteur public pour y inclure des questions clés de gouvernance, ce qui a conduit à l’adoption du programme de « bonne gouvernance » dans le développement international. Depuis lors, la bonne gouvernance est devenue le fondement du style technocratique et occidental de mise en œuvre des politiques que les pays du Nord et les organisations internationales ont imposé aux gouvernements africains comme conditions à l’aide au développement. Son postulat de base est que la tenue d’élections fréquentes, la mise en place d’institutions fortes et l’adoption de réformes de marché néolibérales dirigées par des spécialistes apolitiques apporteraient à l’Afrique la prospérité économique, la paix et surtout la stabilité. Au tournant du siècle, lorsque les préoccupations relatives au terrorisme mondial et aux États fragiles ont commencé à dominer la réflexion sur la sécurité des États-Unis et de l’Occident, la lutte contre le terrorisme et la réforme du secteur de la sécurité ont pris de l’importance et ont été ajoutées à la panoplie des instruments d’aide internationale.

Environ 30 ans après que l’agenda de la « bonne gouvernance » se soit imposé, ses principales hypothèses doivent être réexaminées. Une fois encore, ce besoin de réexamen n’est nulle part plus aigu qu’en Afrique de l’Ouest, à commencer par la rhétorique et les hypothèses entourant les « élections libres et équitables », qui sont pour la plupart dépassées et inadaptées pour répondre aux questions de gouvernance démocratique dans la région, et même au-delà.

Au milieu d’un nombre inquiétant de tentatives de coup d’État en Afrique de l’Ouest et ailleurs, de nombreux observateurs locaux se demandent pourquoi l’indignation régionale et internationale qui accompagne régulièrement les prises de pouvoir par les militaires se manifeste rarement lorsqu’il s’agit d’élections frauduleuses, de manœuvres extraconstitutionnelles des dirigeants en place pour conserver le pouvoir, de violations des droits de l’homme, de corruption et d’autres facteurs de mécontentement sociopolitique.

Sans l’application des valeurs démocratiques, il ne peut y avoir de stabilité, quelle que soit la définition étroite ou l’adaptation à l’opportunité des élites nationales et des acteurs internationaux.
Quelle est l’utilité d’organiser des élections qui ne sont ni libres ni équitables lorsqu’elles ne résolvent guère les différends politiques ? De même, à quoi sert la limitation des mandats lorsqu’elle est essentiellement non contraignante ? Comment une approche de la réforme du secteur de la sécurité fondée sur une liste de contrôle peut-elle améliorer les relations entre les citoyens africains et les forces de sécurité de l’État qui n’ont aucun égard pour eux et leurs droits humains ?

Les récents développements au Togo, en Côte d’Ivoire, au Mali, en Guinée et ailleurs nous amènent à une conclusion inconfortable : L’agenda de la bonne gouvernance et la priorité donnée à la stabilité plutôt qu’à la responsabilité sont dépassés, et les gains qu’ils ont pu produire semblent avoir été purement fortuits.

Loin d’avoir un effet démocratisant, les élections multipartites en Afrique de l’Ouest – en l’absence de l’État de droit, d’un accès égal au droit de vote démocratique et d’une gouvernance électorale équitable – ont donné naissance à des régimes autoritaires compétitifs dans le meilleur des cas et à des démocraties fragiles au bord du conflit violent dans le pire des cas. Les politiques économiques néolibérales qui ont conduit à la « croissance sans développement » de l’ère de l' »Africa Rising » au cours des deux premières décennies de ce siècle ont exacerbé les inégalités de revenus et de richesses ainsi que le fossé entre les villes et les campagnes, sans pour autant transformer structurellement les économies du continent. Les efforts de réforme du secteur de la sécurité menés par les États-Unis n’ont jusqu’à présent pas donné de résultats favorables à la sécurité des citoyens et aux objectifs de développement.

En bref, sans des normes de responsabilité plus profondément établies et défendues, aucune quantité d’élections fréquentes, de politiques et d’institutions néolibérales, et de soutien antiterroriste à des gouvernements répressifs n’apportera la paix, la prospérité

et la stabilité en Afrique de l’Ouest. En d’autres termes, sans l’application des valeurs démocratiques, il ne peut y avoir de stabilité, quelle que soit la définition étroite ou l’adaptation à l’opportunité des élites nationales et des acteurs internationaux.

Comment expliquer alors le refus des États-Unis et des autres acteurs internationaux de réévaluer et d’adapter leur engagement en Afrique de l’Ouest en conséquence ? La réponse, dans une large mesure, réside dans un mélange d’erreur de coûts irrécupérables, d’incapacité à sortir des sentiers battus et de géopolitique.

Près de 20 ans après la création du Partenariat transsaharien de lutte contre le terrorisme dirigé par les États-Unis – un mécanisme inter-agences conçu pour « s’appuyer sur des outils et des programmes diplomatiques, de défense et de développement afin de renforcer les capacités et de soutenir les efforts de lutte contre le terrorisme » – les États-Unis et d’autres partenaires internationaux semblent croire qu’ils ont investi beaucoup trop de temps et d’argent pour se retirer des partenariats régionaux, souvent personnalisés dans des relations avec des dirigeants de gouvernements antidémocratiques, qu’ils ont établis depuis longtemps.

De manière tout aussi conséquente, les administrations américaines successives ont cru, comme l’indiquent leurs documents de stratégie de sécurité nationale, que la combinaison de l’agenda de la bonne gouvernance et d’un solide soutien antiterroriste de la part des États-Unis aiderait les gouvernements d’Afrique de l’Ouest et de tout le continent à mieux gérer les menaces à la paix et à la stabilité, à créer des opportunités économiques à long terme et à construire les types d’institutions qui sous-tendent la bonne gouvernance.

Enfin, les immenses percées que la Chine a réalisées et continue de réaliser dans la région influencent les calculs à somme nulle de Washington en Afrique de l’Ouest, où elle craint que les gouvernements locaux ne soient facilement influencés par les conditions plus souples imposées par Pékin en matière d’assistance à la sécurité, d’aide au développement et d’investissement.

Ensemble, ces facteurs, étayés par des considérations de realpolitik autour de la concurrence stratégique avec la Chine, expliquent la décision de Washington de s’en tenir au statu quo en choisissant la stabilité plutôt que la responsabilité démocratique dans son engagement en Afrique de l’Ouest.

Le coût de cette approche ratée est aggravé par la tendance de Washington à surestimer régulièrement sa capacité à influencer les résultats dans la région, tout en négligeant l’agence locale et l’intérêt personnel. Les récents événements en Guinée et au Mali soulignent à quel point les États-Unis sont de plus en plus incapables d’influencer les événements sur le terrain ou même de s’appuyer sur la France, la puissance coloniale historique de la région, pour atteindre leurs objectifs.

Que peuvent donc faire les États-Unis pour s’adapter à cette réalité ? L’inversion du déclin démocratique est apparue comme un pilier déclaratif de la politique étrangère de

l’administration Biden, fusionnant ostensiblement les valeurs et les intérêts déclarés des États-Unis, selon lesquels l’arrêt de la marche de l’autoritarisme à l’étranger renforcera la stabilité mondiale. L’Afrique de l’Ouest serait le point de départ idéal pour mettre en œuvre cet agenda démocratique.

La région abrite trois des dix pays du monde qui comptent le plus grand nombre de jeunes : le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Les enquêtes montrent régulièrement que les Africains de l’Ouest, comme leurs homologues du reste du continent, sont favorables à des élections multipartites libres et équitables et continuent de soutenir la démocratie, malgré un certain nombre de doutes quant à la qualité de ces dernières. Dans le même temps, les formes non électorales de participation civique augmentent dans la région, alors que la confiance dans les institutions civiques diminue, comme l’ont montré les récents soulèvements populaires au Nigeria, au Bénin, au Togo, au Ghana, en Côte d’Ivoire, en Guinée, au Mali et au Sénégal.

Sans retomber dans le discours paternaliste qui caractérise l’engagement des États- Unis en Afrique, Washington peut soutenir ces aspirations démocratiques en réorganisant ses outils diplomatiques, de sécurité et de développement.

Dans le même temps, les Africains de l’Ouest ne veulent pas être soumis aux caprices de la concurrence des grandes puissances entre les États-Unis, la Chine, la Russie et la France. Washington devrait en tenir compte, en veillant à ne pas forcer les gouvernements régionaux à s’enfermer dans de faux binaires, tout en demandant des comptes à ses partenaires, même au risque de les voir chercher une assistance en matière de sécurité et d’autres formes de soutien auprès des concurrents stratégiques des États-Unis.

Avant tout, les États-Unis ne peuvent et ne doivent pas chercher à imposer des résultats ou à faire cavalier seul dans une région qu’ils comprennent à peine. Ils devraient plutôt essayer de façonner des incitations et d’agir en tant que garant de la stabilisation démocratique en travaillant avec les acteurs locaux et régionaux pour atteindre la paix et la stabilité qu’ils souhaitent, tout en reconnaissant qu’il ne peut y avoir de stabilité sans responsabilité démocratique.

Source: ‘Stability’ Without Democratic Values Has Failed in West Africa

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